C E S A M E

Une sensibilisation culturelle et artistique par "le faire"

L’Espace CESAME est un centre de formation pour jeunes âgés de 16 à 25 ans qui ont besoin de temps et d’un accompagnement spécifique pour s’engager durablement dans un parcours d’insertion.

Nous leur proposons un accompagnement individualisé pour travailler sur les freins qui entravent leurs parcours d’insertion : le logement, la santé, l’endettement, les problèmes judiciaires, etc. Nous disposons également d’un pôle pédagogique articulé autour de quatre grands axes : le sport, la culture générale, le technique et l’artistique. Pour nous, le champ artistique est un levier d’insertion.

Avec les jeunes, nous avons beaucoup réfléchi à cette question « comment susciter l’envie ? » Envie d’apprendre, « re » devenir curieux… La méthodologie que nous avons développée, c’est d’abord de passer par le faire c’est-à-dire de pratiquer.

Quand nous faisons de l’artistique, nous le faisons systématiquement avec des artistes « légitimes ». Je m’explique. Le plus important pour nous quand nous recrutons nos intervenants, c’est qu’ils soient d’abord légitimes en tant qu’artistes dans leur domaine. Par exemple, le prof de théâtre était prof au Conservatoire. Par ailleurs, nous avons la chance de travailler avec le Théâtre 95 qui nous prête une salle de répétition. Et ça aussi c’est important. Nous ne faisons pas du théâtre dans une salle de cours, dans l’entre soi, avec des jeunes en difficulté, stigmatisés. Nous ne faisons pas non plus de théâtre pour l’instrumentaliser en disant « oui tu vas faire du théâtre comme ça tu vas pouvoir mieux te présenter à l’employeur, tu vas apprendre à parler, etc. » Non. Nous faisons du théâtre parce que le théâtre , ça vaut le coup d’être vécu, expérimenté. Ce n’est pas du tout de l’instrumentalisation. Mais le fait de passer par la pratique, ça permet d’engager une dynamique.

Certains jeunes qui participent à ces ateliers sont complètement séduits par l’artiste. Mais, il faut aussi que l’artiste ait envie de rencontrer ce public. Il faut à la fois quelqu’un de légitime et quelqu’un qui souhaite partager ces séquences avec les jeunes. Donc, c’est un artiste qui a envie, qui le témoigne et ça fonctionne bien : les jeunes, apparemment, n’aiment pas trop le théâtre et pourtant ils sont nombreux à tous les cours. Au départ, c’est la rencontre avec les artistes qui va primer. Et tout d’un coup, ils aiment le théâtre. Tout d’un coup, ils deviennent curieux. Là, ça devient extrêmement facile de les mettre en mouvement vers l’extérieur.

Dans notre structure, nous accueillons des jeunes individuellement mais ils font partie d’une promotion et, du coup, nous recréons un collectif. Et le groupe est important pour susciter l’envie. On ne va pas au théâtre tout seul. On va au théâtre parce que c’est une rencontre, c’est de la culture générale, ce sont des ouvertures. On apprend à réfléchir, on s’ouvre, on se libère. Mais c’est aussi un moment convivial. Ce qui fonctionne bien, c’est d’abord quand nous nous retrouvons autour d’un café. À ce moment-là, nous choisissons le spectacle et après nous y allons. Il y a vraiment cette dimension conviviale à vivre à plusieurs. Lorsque nous présentons une sortie aux jeunes, avant de nous questionner sur le spectacle, ils nous demandent « qui vient ? » L’avant et l’après sont aussi importants que le pendant. Et pour autant, ça ne dévalorise pas l’œuvre artistique parce que ça les imprègne. Ils en reparlent parfois longtemps après. Il faut laisser le temps. Nous ne faisons pas du tout d’étude de texte. Nous leur faisons confiance, nous les laissons s’approprier les œuvres, les portes ouvertes, les réflexions, etc. et ça ressort tout le temps. Ils savent s’approprier les choses et les ressortir au moment où il faut.

Tout à l’heure, j’ai entendu dire que les théâtres étaient des lieux sacralisés et qu’il faudrait les désacraliser. Je ne suis pas tout à fait d’accord. Ce sont les jeunes qui m’ont appris que c’est justement parce qu’ils sont sacralisés qu’ils ont tant d’importance pour eux.

Au début de ma carrière, en tant qu’éducatrice en prévention spécialisée, je devais encore être coincée dans la lutte des classes et je me disais que j’allais aborder l’artistique avec le cirque, le théâtre de rue parce que ce sont des artistes qui militent et qui vont vers le public. Je l’ai fait. Et les jeunes sont venus et puis ce sont eux qui m’ont dit « Ouais mais tes trucs dans la rue ça va bien mais pourquoi on ne va pas dans le beau théâtre là !». Et c’est grâce à eux que j’ai compris que c’est justement parce qu’elles sont sacralisées que les institutions culturelles deviennent importantes et leur apportent du capital, de la valorisation. En prévention spécialisée, ils sont encore scolarisés et ils savent très bien ensuite aller « frimer » devant leur prof de français et donc cela transforme leur rapport à la culture et cela transforme aussi le regard des enseignants sur ces adolescents qui portent l’étiquette du « mauvais élèves ». Nous avions accueilli un jeune qui avait connu une remontée spectaculaire de ses résultats scolaires au troisième trimestre parce qu’il avait participé au travail d’une compagnie d’échasses, qu’il avait fait des spectacles et qu’il était allé en voir.

Les populations que nous accueillons ne sont pas si résistantes que cela, finalement, au domaine artistique. Je crois que nous le sommes beaucoup plus qu’eux, que nous nous créons beaucoup plus de problèmes qu’eux n’en ont. Par exemple, le dernier groupe que nous avons accueilli sur l’Espace CESAME était constitué de jeunes très éloignés de l’insertion professionnelle. Ce sont tous les retardataires, ceux qui ont des problèmes judiciaires, ceux qui ont un gros complexe par rapport à l’école. Avec eux on se dit, à priori, qu’il faut instaurer une rupture avec les méthodologies scolaires. Et en fait, ils n’arrêtent pas de nous les redemander. Ils veulent des papiers, des crayons… Ils veulent que nous les prenions au sérieux, que nous imaginions que malgré le retard scolaire, malgré l’illettrisme parfois, ils sont tout à fait capables de réfléchir.

La dernière chose que je voulais relater, c’est l’anecdote de ma collègue Séverine du service de prévention spécialisée autour des choix des spectacles qu’elle propose aux jeunes qu’elle accompagne. Une personne d’un théâtre est venue présenter la plaquette et a dit « alors ce spectacle c’est un peu intello, c’est pas pour vous mais par contre celui-là il y a du hip-hop ». Et bien les jeunes ont choisi le spectacle intello. Donc, il ne faut pas préjuger de leurs capacités et de leurs goûts.

Conclusion : Accéder aux pratiques artistiques et culturelles valorisées, c’est retrouver une ambition socialisante.

Ainsi, il semblerait que l’action artistique et culturelle, pourvu qu’elle soit ouverte sur l’extérieur, réponde aux deux difficultés majeures auxquelles nos stagiaires se confrontent. À travers ces pratiques, ils développent leur confiance en eux, ils atténuent le sentiment d’illégitimité scolaire ressenti pour retrouver de l’ambition. Ils sortent de leur isolement pour réapprendre à circuler dans différents mondes sociaux et géographiques. Autant d’atouts pour les aider à dépasser les épreuves qu’ils rencontreront, par la suite, pour réussir à concrétiser leur insertion durable.

Rachel Tanguy, éducatrice spécialisée, coordinatrice pédagogique, Sauvegarde du Val d’Oise – Espace CESAME, Eragny sur Oise


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